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Beauté de Tasmanie

Tasmanie, la beauté vibrante des Antipodes subtropicales

La Tasmanie, petit morceau d’Australie séparé de sa terre-mère il y a environ 13 000 ans, a évolué librement, en marge de son continent-mère.

Plantes endémiques, taux de couverture des forêts, climat océanique tempéré, dernière étape avant l’Antarctique : c’est au rythme très particulier de cette terre sauvage que le voyageur devra céder pour découvrir la quintessence de cette terre de pionniers au passé douloureux.

Une beauté vibrante, mystérieuse, qui dévoilera nombre de surprises aux randonneurs intrépides et prêts à se confronter à la puissance des éléments déchaînés qui encerclent ce bout du monde à l’identité contrastée. 

Freycinet National Park : les coulisses de cet instantané de joie, en apesanteur au-dessus de Whineglass bay  

Mount Amos en Tasmanie
Sommet du Mount Amos, Freycinet National Park, Whineglass Bay 

Est-ce réel ? Est-ce un rêve ? Est-ce une illusion ? 
Ces cheveux dressés sur ma tête sont-ils une auréole ou une aura d’inspiration ? 
Qu’est devenu mon sac à dos de randonnée ? 
Celui qui a transporté mes affaires, mes rêves et les marques de mon passé ? 
Que m’en a-t-il coûté d’arriver ici, au belvédère du Mount Athos ? 
Des heures d’efforts dans la montée, ou le battement effréné d’un cœur bohème ? 
Quelle grâce a poussé sur ce rocher, me donnant un instant les ailes de l’albatros ? 
L’oiseau de Baudelaire, porte-parole des poètes, est-il devenu mon animal totem ?  

L’effet de surprise en arrivant au sommet du Mont Athos est toujours saisissant lorsque l’on parvient au belvédère, après une bonne heure d’ascension, en adhérence sur des dalles de granite inclinées. Sur ce parcours, le randonneur sujet au vertige n’ose admirer par-dessus son épaule la magnificence de la vue plongeante sur Coles Bay. Après quelques méandres dans les blocs de rocher du plateau sommital, lorsqu’enfin la récompense du belvédère avec vue se profile… Personne ne s’attend à la découverte de cet incroyable panorama sur la baie la plus instagrammée de Tasmanie !  

La vue de tous les superlatifs, poses glamour et envolées lyriques en toutes langues, celle qui incite le voyageur à se défaire de son sac lourd pour se poser un instant, en suspension au-dessus du vide, et partager un repas, une discussion ou simplement un long silence complice et amoureux pour graver ce spectacle extraordinaire dans la chronologie du voyage de sa vie.

Pour ma part, ce moment restera à jamais gravé dans mon cœur comme celui de l’un des meilleurs moments de partage et de convivialité. Des chips écrasées, des reliefs de repas et beaucoup de spontanéité partagés entre 4 voyageuses solo, réunies par ce ‘hasard qui fait si bien les choses’ sur ce petit toit du monde hors du temps ! Le temps a filé entre anecdotes de voyages, photos délirantes et rires à gorge déployée, dans une de ces séquences surréalistes dont les voyages en sac à dos ont le secret… 

Panorama sur Whineglass Bay
Panorama en délire sur Whineglass Bay, Freycinet National Park, Tasmania

Le cœur plein d’allégresse après cette triple rencontre improbable, le temps est venu de quitter mes 3 mousquetaires féminines de la randonnée. Il me reste juste assez d’énergie et de temps pour une ballade de fin d’après-midi sur cette magnifique bande de sable de Whineglass bay, par le chemin des écoliers… Arrivée sur la plage, je m’offre ce plaisir revigorant et nouveau pour moi d’arpenter toute la longueur de la baie, pieds nus dans une eau à 16 petits degrés, pour tenter d’apaiser quelques ampoules récalcitrantes. D’épais nuages de pluie viendront teinter d’une touche contrastée ce passage méditatif inattendu après cette folle expédition aérienne… 

plage de Whineglass bay
sur la baie de Whineglass bay
Pensive sur le sable immaculé de Whineglass Bay, l’orage approche… 

Three capes’ track, cette journée où j’ai dépassé mes limites de deux manières différentes en moins de 12 heures… 

Il est des journées où la visite de l’extraordinaire survient l’air de rien, à l’improviste, pour marquer la mémoire à jamais. La journée du Three Capes’ Track est l’une de ces journées où mon cœur a voyagé à travers tout l’éventail des montagnes russes émotionnelles, où j’ai cru que ma bonne étoile m’avait abandonnée, où j’ai contredit deux fois l’impossible en 12 heures.  

Et pourtant ! C’est un matin pluvieux et grisâtre, presque sinistre, qui me cueille avec fort peu d’aménité lorsque je m’éveille après une courte nuit passée dans un freecamp de bord de route, trouvé sur le fil du rasoir après une errance automobile de plusieurs heures dans le noir la veille au soir…

Frigorifiée ce matin, ma couette m’ayant joué des tours cette nuit, je découvre un ciel bas peu engageant qui porte à mon humeur un bon coup d’estocade. La faim au ventre, je décide qu’il est temps de faire tourner les prémices de cette matinée pour en extraire le meilleur : me voilà sur pied, bravant la brise matinale, fouillant mon coffre à la recherche de ces brioches aux raisins réservée aux temps de crise, dont l’existence me titille depuis hier soir.

Je prépare un festin matinal que je dispose sur un torchon sur le siège passager, je règle mon gps sur la destination du jour suggérée la veille par Shelbi et Alyssa, rencontrées la veille sur le chemin du belvédère de Whineglass Bay, Freycinet NP… Direction le point de départ du Three Capes’ Track, à Fortescue Bay : 68 km de route littorale annoncée par le logiciel de navigation maps.me. 

Les premiers kilomètres défilent, plutôt agréables, longeant le bord de mer de bourgades en bourgades tandis que je savoure mes brioches, agrémentées d’une divine confiture de fraises artisanale biologique.

Puis, au détour d’un virage m’engageant sur une piste forestière, les difficultés surviennent. D’abord relativement roulante, la piste devient rapidement boueuse, accidentée, puis, crevassée, émaillée de nids de poule de plus en plus imposants. Comble de malchance, le fin crachin qui s’était déclaré comme un début de fièvre prend des proportions indésirables, jusqu’à devenir une pluie battante qui transforme les nids de poule en mares d’une taille inquiétante, et les crevasses en ravines charriant pierres et branches alors que la piste devient de plus en plus vallonnée.

Trahie par mon gps qui non seulement m’a fait prendre une des pistes les plus dantesques en guise de chemin de référence, mais qui maintenant me refuse les directions aux intersections, je me retrouve prise dans une tourmente que je n’avais absolument pas vue venir. Furieuse contre la couverture réseau, le logiciel et surtout moi-même, j’essaie de me calmer et de maîtriser la panique qui monte en moi comme une marée funeste : vais-je réussir à venir à bout de cette piste qui n’en finit plus ?

Déjà 20 km, et vu ce que je viens de traverser, le demi-tour n’est pas une option… Roulant péniblement à 15 km/h pour tenter d’éviter la casse mécanique qui me guette à chaque choc, j’arrive à une patte d’oie qui achève le peu d’espoir que j’essayais de cultiver jusque-là, les yeux rivés sur mon compteur kilométrique.

Devant moi, s’offre le choix cornélien entre la piste à droite, ravinée comme jamais, partant en pente en direction d’un couvert de forêt encore plus dense, et la piste à gauche dans le même état de délabrement voire pire encore, entre crevasses, caillasses énormes et dangereux bacs de vase détrempée, où je vois se dessiner au deuxième plan, une pente qui doit frôler les 20%. 

Oh my God, cette fois la panique me submerge un instant. Je ferme les yeux et me couche sur le volant, tentant de recouvrer un minimum de calme pour prendre la meilleure décision étant donné les circonstances, sans gps ni carte, à la seule aune de mes souvenirs et de mon sens de l’orientation. Je choisis : à gauche. Ne pas lâcher le littoral, ne pas s’enfoncer dans cette forêt hostile. Il me semble me rappeler que la piste suit plus ou moins la côte. C’est le moment où jamais d’avoir raison…  

Reprenant la progression, je m’engage dans ce nouvel enfer des nerfs, résolue à rallier la route principale que j’appelle de toutes mes forces tandis que je négocie le plus fluidement possible les trous, les pierres, les ruisseaux, et maintenant… Ce mur à 20% qui s’approche inexorablement. Il faut prendre de l’élan, même dans ces conditions ! J’endigue un nouveau raz-de-marée de panique, j’engage la seconde, j’appuie sur le champignon et je m’engage.

Refusant d’écouter les grincements de ma pauvre Hyundai, absolument pas conçue pour ce genre d’aventure, je la malmène pendant les 2 minutes de conduite agressive les plus intenses de ma vie de conductrice. Enfin, je passe le sommet ! Mais l’espoir est de courte durée. « Oh, non, c’est pas vrai !… » La même chose m’attend derrière ! Une descente suivie d’une remontée fortement inclinée… Je me fouette intérieurement les sangs, je m’interdis la panique, et je retourne au combat. Même technique, je passe en force, en priant pour que la mécanique soit robuste. Ça passe une nouvelle fois… Je dois encore reproduire l’exploit quelques fois, puis enfin, presque subitement, la piste devient presque magiquement quasi plate après une épique dernière descente en virages sans visibilité.

Magiques aussi, les ravines, les caillasses et les nids de poule disparaissent pour laisser place à une piste tout à fait convenable, puis, halleluia ! La route principale appelée de mes vœux… Après quelques 20 kilomètres sans encombre, je retrouve l’usage d’un gps devenu inutile, puis enfin, le parking de départ de la randonnée.  

Il n’est que 10 heures du matin, et j’ai l’impression d’avoir boxé toute la journée… 

Vais-je faire avant toute chose une petite sieste bien méritée pour m’en remettre, avant de partir sur la piste du Cape Houy pour 14 kilomètres aller-retour de ballade aérée et sans difficulté en bord de falaise ?  

Panorama sur le Cape Houy
Panorama sur le Cape Houy, Three Capes’Track, Tasmanie

À moins que…. La conversation avec Alyssa et Shelbi, rencontrées la veille au sommet du mont Athos, me revient avec l’acuité du démon. Le Three Capes Track est l’une des seules randonnées de Tasmanie où il est obligatoire de s’inscrire à un tour guidé, exclusivement organisé par le Parc National des Trois Caps, pour avoir le droit de dormir dans les refuges flambant neufs du Parc.

En effet, les 41 km du parcours qui couvre l’intégralité de la péninsule et permet de voir les caps et leurs spectaculaires falaises (Cape Houy, Cape Pillar, Cape Raoul), sont assez dissuasifs pour les marcheurs à la journée… Sauf quelques rares traileurs ou marathoniens qui entreprennent de couvrir la distance dans la journée, ou ceux qui choisissent la « version courte » permettant de se rendre directement au Cape Pillar, le plus spectaculaire des caps mais aussi le plus éloigné des différents points de départ possible, par une piste qui coupe à travers le maquis en aller-retour, soit 30 kilomètres. 

La veille, suite à cette conversation, j’avais longuement recherché des informations sur mon mobile sur cette mythique randonnée de Tasmanie. Sa réputation est telle que certains voyageurs n’hésitent pas à s’acquitter de la modique somme de 700 dollars australiens par personne, pour pouvoir effectuer ce périple de 4 jours, sur un parcours pré-établi et non-personnalisable, en groupe.    

Je m’étais également procurée des informations précises relatives à ce parcours, ce à quoi s’attendre sur ce parcours plébiscité dans tous les guides de randonnée australiens et exploité par le Parc, sur l’excellent article de blog anglophone de l’un de ces randonneurs de l’extrême ayant parcouru les 41 km en solo dans la journée.

Voir le blog “Hiking the World”

Je me suis endormie indécise, rêveuse, mi-excitée, mi-mitigée, la carte et les distances en tête, avec les images spectaculaires des falaises d’orgues basaltiques qui plongent à pic dans l’indigo d’un océan, se jetant furieusement pour tenter de raboter ces indomptables falaises depuis un temps bien plus long que le premier peuplement de ces terres australes. 

Ce matin, après cette folle aventure routière dont je me serais volontiers abstenue, mais dont je suis ressortie indemne et surtout bien plus forte dans ma tête… Vais-je pousser ma chance encore un peu plus et tenter le diable en me lançant sur la piste mythique du Cape Pillar par le raccourci intérieur des terres ? Vais-je oser partir seule à la conquête de ces 30 kilomètres de piste paumatoire, avec un sac chargé au minimum de fruits secs, d’eau et de couches thermiques ? 

Alors, voir le Cape Pillar et mourir ?  

forêt tasmanienne

Ma voix de la raison tente de me brider, mais… Trop tard, mon cœur indomptable aujourd’hui a déjà décidé pour moi : au feu le raisonnable, à l’eau les horaires, no regrets, no turning back ! Me voilà fouillant fébrilement dans le coffre pour rassembler les indispensables accessoires du randonneur averti : frontale de trail, quelques provisions, de l’eau en quantité nécessaire, toutes les vestes en ma possession…   

Le temps que j’organise mon sac pour la journée, il est déjà plus de 11 heures lorsque je me mets en quête de l’entrée du sentier. Le cœur battant à plein, je remonte la piste sur quelques centaines de mètres en amont de la cabane du Parc, à la recherche du départ du sentier raccourci repéré sur la carte en tant que « Old Cape Pillar Track ». On the road again ! 

Comme souvent lorsque je démarre une randonnée… Je mets du temps, beaucoup plus de temps que prévu, à trouver l’entrée du sentier, pestant sur mon manque de rigueur et ses conséquences potentielles quand viendra la tombée de la nuit.

Je scrute avec encore plus d’acuité le bas-côté de la piste, à la recherche d’une marque ou d’un repère que je n’aurais pas vu au premier passage… Et pour cause ! Car c’est bien en repassant au même endroit mais dans l’autre sens, que je localise l’entrée du sentier, non indiquée… Sinon par quelques galets noirs très discrets, enchâssés à terre dans la végétation basse, et formant les bordures d’une petite allée à peine distincte qui s’enfonce immédiatement dans le couvert d’une épaisse forêt sur la droite !

Les avertissements sur la manière dont le Parc a choisi de gérer les sentiers associés au Cape Pillar commencent déjà à faire écho à des faits concrets, comme le manque d’indications volontaire sur les parcours alternatifs au parcours officiel et encadré. Avis aux randonneurs non avertis ! 

Déjà 11h30… Exit les spéculations sur les précieuses minutes perdues à rechercher le départ du sentier, il est temps de passer à l’action et d’imprimer un gros rythme de marche pour avaler ces 15 kilomètres aller, à travers la lande. Je prends la précaution de calculer une heure maximale de retour pour ne pas devoir achever le retour à la nuit noire : 16h15. C’est parti pour un long rush à travers forêts d’eucalyptus, landes de bruyères en fleur, kilomètres de boardwalks aménagés et méandres balayés par les rafales infernales des vents rugissants du cap.  

Vais-je parvenir au bout ?  

Les kilomètres défilent sous mes semelles en mouvement, quasi en suspension sur ces passerelles en parfait état, rendant le trail monotone au-delà de la zone forestière de bon sentier moelleux, terre et feuilles amoncelées… Et c’est très naturellement que mes pas s’accélèrent encore et que je commence à courir au petit trot d’abord, puis plus franchement après avoir empoigné mes bretelles de sac à dos pour en limiter le débattement.

J’ai la sensation grisante de survoler la lande, en fleurs en ce mois de décembre, qui correspond au tout début de l’été austral. La floraison est extraordinaire ici, et je crois reconnaître des espèces familières et pourtant inconnues de ma garrigue provençale qui s’épanouit au printemps : bruyères, globulaires, herbes aromatiques, fleurs de toutes couleurs aussi variées que la flore de nos montagnes d’Europe… Un peu comme si je parcourais une version rustique et subtropicale de la lande écossaise.

Le spectacle est magique avec cette lumière vive de début d’après-midi, et je ne peux m’empêcher de faire quelques arrêts photos pour imprimer ces fleurs et pouvoir rechercher leurs noms par la suite… 

fleur sauvage
fleurs sauvages
orchidée
arbre en fleur
forêt d'arbrisseaux en Tasmanie

Puis, le sentier rejoint à nouveau le couvert d’une forêt d’arbrisseaux bas et de fougères. Dans mon élan, je dépasse successivement les campements de fortune aux places strictement limitées, réservées à l’usage des marcheurs “libres”, avant d’atteindre l’un des points de repère phare du sentier, le refuge Munro, d’un luxe digne des tentes de safari haut-de-gamme d’Afrique Australe.

refuge Munro
Vues du luxueux refuge Munro, Three Capes’Track, Tasmanie.
chambre du refuge Munro
salle commune du refuge Munro

Je visite les installations au milieu de l’un de ces groupes encadrés, découvrant une cuisine de professionnel aux équipements de camp sur-mesure, un living room ultra cosy lambrissé et richement décoré dans un style qui se veut rustique, chauffé au poêle à bois, des jeux de société, ainsi que… De précieuses prises USB dissimulées sur un pan de mur, luxe ultime dans ce type de refuge !  

Je n’aurai malheureusement pas le loisir de réaliser une recharge complète de mon téléphone, et je serai assez rapidement repérée, puis expulsée du bâtiment avec fort peu d’aménité par la garde du Parc en charge du groupe. Je reprends donc ma route assez rapidement, après avoir tout de même eu le temps de recharger mes gourdes et me réchauffer quelques minutes devant le poêle… Un départ précipité qui, quoiqu’il en soit, devenait une nécessité pour espérer avoir le temps d’apercevoir le bout du cap et revenir à ma voiture avant la nuit.  

randonnée en Tasmanie

Au onzième kilomètre, j’aborde enfin les passerelles en escaliers qui amorcent la descente : le Cap est enfin en vue ! Je commence à deviner le vertige des falaises, et la puissance des bourrasques se renforce, au point de bousculer mon allure par intermittences. J’ai dû doubler déjà des dizaines de marcheurs et leur groupe, mon paquet d’amandes est terminé depuis bien longtemps…  

cappe pillar
Cape Pillar, Three Capes’Track, Tasmanie.

Mais ça y est, j’entends le bruit des vagues se fracassant sur les rochers, je sens le fouet des vents marins, le piquant des embruns, et enfin, au détour d’un bosquet torturé, ils se révèlent dans leur éclatante splendeur ! 

au sommet du Cappe Pillar

The Pillar Cape and Tasman Island, comme un bout du monde perdu, île rocheuse jetée comme une forteresse dans la tourmente océanique de la mer de Tasman. De ce rush fou sur ce trail qui s’approche très près des falaises aux heures où les randonneurs se dirigent dans le sens inverse, j’ai gardé peu de photos, mais des vues inoubliables sur ce chaos primordial de création du monde, une tempête de courants forts dans mes voiles, et des sensations fortes quand les rafales infernales manquent de me précipiter par-dessus les rochers dans un vide abyssal et mortel ! 

le panorama depuis le Cappe Pillar sur les îles Saddle et Tasman
The Saddle and Tasman Island, Three Capes’Track, Tasmanie.

Ici, le bonheur ne s’achète pas, il se vit dans chaque respiration contrecarrée par la tempête, chaque pas en lutte contre la force des éléments, chaque mirage tourbillonnant comme l’écume à la surface de la mer démontée. La plénitude du moment présent est accessible à tous ceux qui ont la chance et le courage de pouvoir affronter la longueur du parcours, et marcher jusqu’au bout de ce chemin interminable.  

Les kilomètres du retour sont longs, très longs, après ce moment de joie intense, en apesanteur au-dessus des éléments… Et encore un peu plus durs à avaler lorsque ma cheville droite commence à montrer des signes de faiblesse. J’achève ma traversée de la lande fleurie, en confiant mon énergie à ma bonne étoile, qui continue de me porter au-delà de la fatigue et de la beauté sauvage de ces paysages qui s’endorment sous le vent.

Je trouve encore la force de goûter à l’incomparable rendez-vous quotidien de l’heure dorée, quand le vent se calme, la lumière habille le bush de sa couverture chaude et précieuse, et le concert des oiseaux bat son plein. Un vent intérieur prend le relais des vents rugissants du cap et insuffle la joie et le bonheur dans mon cœur : je vole au-dessus de la boue, des pierres et des douleurs. 

Clopinante, j’achève les derniers kilomètres au mental en traînant ma cheville droite de mon mieux au-dessus de la terre et des caillasses, et je parviens à la voiture la dernière, sous les yeux de campeurs éberlués, affairés sur leur barbecue.

Je n’ai pas conservé un souvenir très clair de ce moment où, épuisée, je trouve la force de reprendre le volant pour rallier le premier camping offrant chauffage et repas. La deuxième tentative sera la bonne, et je suis superbement accueillie par une dame merveilleusement compatissante, qui me prépare un bon petit plat chaud et un seau d’eau bouillie pour pallier à l’absence d’eau chaude dans les sanitaires…  

Enfin ! Après une toilette de chat bien méritée, me permettant de savourer ce seau d’eau chaude sur ma peau éprouvée comme un ultime cadeau de cette incroyable journée du dépassement de soi… Vient l’heure de m’effondrer dans ma couette. Mon corps ne répond déjà plus ce soir, mais mon cœur continue de voler haut dans les étoiles : je n’ai jamais été aussi bien, malgré le froid de la nuit australe. 

Research Bay, une danse des fantômes en noir et blanc 

Un vent piquant me saisit quand je sors de la voiture, après 1 bonne heure de piste assez roulante depuis Southport. La piste en bon état conduit jusqu’aux plages sauvages de Recherche Recreational Area : l’étrange présence de ce nom français m’interpelle. 

roadtrip vers Research Bay
Road to Research Bay, Southwest Park, Tasmanie.

Je voyage léger : pas de tente, pas de sac de couchage, pas de matelas… Munie d’une couette bien chaude, d’un oreiller et d’un bon sac de provisions achetés en route dans diverses enseignes locales, je m’embarque pour une virée en solitaire sur ces terres du bout du monde, que les Australiens du Mainland eux-mêmes considèrent comme exotiques.

En voyant les collines verdoyantes et les denses forêts d’eucalyptus et d’arbres de manuka défiler à travers les vitres, je comprends vite que ce petit territoire ne ressemble effectivement en rien à sa patrie d’origine, la terre-mère Australie, dont cette île en forme de cœur s’est détachée il y a quelque 13 000 ans.   

J’arrive en fin de journée au bout de la route qui mène à l’extrême sud de l’île, pour y tenter le lendemain la randonnée au Southwest Cape, dernière avancée de terre avant les rivages de l’Antarctique. Verrais-je le continent mythique se dessiner sur l’horizon si la météo me gratifie d’une excellente visibilité ? Verrais-je la silhouette de l’Astrolabe filer en direction du grand Sud, pour acheminer matériel et personnel en direction de la station de recherche française Dumont d’Urville ? 

Demain. Nous verrons. Demain est un autre jour, demain il fera jour, à chaque jour son lot de questions. 

Pour l’heure, garée juste en marge de la piste directement face à la plage, dans un décor de premier crépuscule de l’humanité, je me prépare un repas froid avec des produits frais. Je me félicite d’avoir opté pour un couchage douillet sur siège passager totalement incliné, bien abritée des vents saisissants qui balaient aimablement la baie de la Recherche…

Qui que tu fus, toi le premier explorateur à avoir découvert cette baie, quelle ne dut pas être ta surprise de découvrir une telle variété botanique ici, au creux de ce bout du monde battu par les vents de l’Antarctique ! À travers le pare-brise, c’est maintenant l’heure du peintre : les derniers rayons du soleil jettent des touches de couleur impressionnistes sur les frondaisons et font briller la crête des vaguelettes dans la baie. Le sable, d’un blond doré, scintille délicatement lorsque des trainées de grain s’envolent et dansent au ras du sol. L’hypnose de ce spectacle merveilleux me fait subtilement glisser dans un sommeil que j’accueille avec reconnaissance, roulée au chaud dans ma couette, avec vue sur les étoiles qui s’allument tardivement dans le ciel… 

ciel de Tasmanie
Research Bay Recreational Area, Southwest Cape Park, Tasmanie

Le lendemain, 6 heures, je suis réveillée avec la lumière, bercée par le fort swell des vagues glacées qui déferlent sur la plage. Je sors de la voiture, redresse le siège, roule couette et oreiller, prépare les brioches à manger en route, règle le logiciel de navigation sur mon téléphone et mets le cap encore plus au sud. Les joies du voyage solo : libre comme le vent, efficace comme l’éclair, ma petite routine de préparation express se met en place.

Direction Cockle Creek, son cimetière énigmatique et sa minuscule maison du parc où l’on peut acheter en numéraire, son pass pour l’accès à tous les parcs nationaux de Tasmanie.

Sur place, une simple cabane où je rencontre l’enthousiaste ranger du Southwest Park qui me détaillera les sentiers de randonnée envisageables et les oiseaux que je pourrais rencontrer, avec un peu de chance… Avant de prendre la piste du cap, je prends le temps de m’arrêter pour lire les contenus des panneaux évoquant l’histoire de ce lieu très particulier, en marge des routes touristiques. Les extraits de carnets de bord des explorateurs côtoient les journaux des colons et les poèmes écrits par les descendants des aborigènes de Tasmanie : j’y serai ici saisie, pour la première fois, de la puissance évocatrice de ces lieux en apparence si paisibles. 

La baie fut découverte par hasard, par une expédition scientifique française initialement missionnée par le Roi pour retrouver le capitaine la Pérouse en déroute et continuer l’exploration scientifique de ces terres inconnues. Une tempête en décida autrement, déroutant les vaisseaux Recherche et Espérance vers ces baies bien cachées, qui portent aujourd’hui le nom de ces vaisseaux. La rencontre des équipages de scientifiques français avec les aborigènes fut cordiale et enrichissante, tout comme l’avait été à la même époque, celle du capitaine Cook avec les Maoris immortalisée dans le célèbre tableau de William Hodges, exposé au musée Te Papa de Wellington, Nouvelle Zélande…  

Puis, après l’arrivée des colons britanniques venus pour faire le commerce des baleines et du bois, la cupidité et la cruauté ont prévalu, générant rapidement des conflits irrémédiables entre les différentes factions. Le sang a doublement coulé sur ces terres jusqu’alors sacrées : celui des aborigènes de Tasmanie, bien mal lotis pour se défendre face aux colons armés d’équipements modernes et encouragés à l’extermination par le gouverneur de Tasmanie, et celui des baleines dont l’exploitation s’organise à grande échelle.

Désormais, ce sont des centaines de carcasses putrides qui sont mises à sécher sur les plages de la baie, pour en exploiter la graisse et en laisser pourrir la viande… La « Black War » orchestrée par le nouveau gouvernement colonial britannique sous la houlette du Commonwealth anglais, parvint en 30 ans de guerre sans merci, à éliminer la quasi-totalité des Aborigènes de Tasmanie vivant sur ces terres depuis plus de 40 000 ans.

Aujourd’hui encore, la communauté aborigène locale, descendante des métissages forcés entre baleiniers ou bagnards britanniques, et femmes aborigènes enlevées à leurs tribus, considère que tout visiteur quelles que soit ses origines et ses raisons de visite, contribue à écrire l’histoire de cette terre éternellement spirituelle et sacrée. 

En route vers Cockle Creek
Road to Cockle Creek, Southwest Cape Park, Tasmania

La mémoire sinistre de ce génocide à peine vieux de 150 ans est aujourd’hui officiellement reconnue par les autorités locales de la province de Tasmanie. Je m’extrais de la lecture des panneaux, et je regarde autour de moi.

Fouillant du regard les frondaisons des eucalyptus, les buissons de manuka, le couvert des fougères sauvages, j’étends mes antennes pour recevoir le message des lieux. Puis je les ressens, invisibles et silencieux, perçant le couvert des fougères, avançant vers moi en silence. Je n’ai pas peur d’eux, car je sais que je n’ai rien à craindre : c’est moi qui suis venue leur rendre visite pour faire leur connaissance, en toute bienveillance.

La tribu des fantômes me fait face, et me présente, comme une offrande étrange, la douleur immémoriale des gardiens de cette terre qui a été ravagée par la cupidité, l’ignorance et la stupidité des colons blancs. Pour l’exploitation de ressources qu’ils ont épuisées en moins de 50 ans… Puis, pour la satisfaction illusoire de la possession stratégique des terres. Les morts sous le coup des fusils savent, qu’aucun homme ne possède la terre. C’est un bien commun à toutes les espèces que la Nature nous prête pour nous fournir un espace de vie, tel est leur message.

Ils me demandent de le comprendre, et de le diffuser autour de moi. Ils me demandent de ne pas les oublier quand j’arpenterai ces terres, et quand je repartirai sur mon continent, la vieille Europe, d’où étaient originaires leurs tortionnaires. Silencieusement, je leur promets de porter leur mémoire et de ne pas les décevoir. Les spectres s’évanouissent dans la végétation, comme ils me sont apparus, mais la magie se prolonge, dans la chanson plaintive du vent, dans l’amertume des embruns, dans l’étirement des lenticulaires au-dessus du Mont La Pérouse qui se profile au loin. 

plage de Tasmanie

Southwest Cape, dernière terre émergée avant le continent Antarctique 

Imprégnée de la magie des lieux, je prends le chemin qui mène au Southwest Cape, point le plus septentrional de l’île, et symboliquement la dernière terre émergée avant le continent Antarctique. Aujourd’hui, l’atmosphère cristalline laisse voir un horizon net comme un fil de lame. Aurais-je la chance d’apercevoir le mirage des terres antarctiques en arrivant au bout du chemin ? 

La trace, boueuse des pluies des jours précédents, se faufile d’abord à travers une forêt sèche d’eucalyptus. Je progresse tantôt sur un chemin de terre tapissé de feuilles, tantôt sur des passerelles en bois grillagées, destinées à faciliter la progression sur ce sentier souvent en proie à de fortes pluies.

Au fur et à mesure de mon avancée, c’est une autre magie qui se manifeste, montant du sol aux exhalaisons poivrées, reconnaissables entre mille. Un bruit au-dessus de moi… Je lève la tête vers les frondaisons pour comprendre d’où vient ce bruissement de branches et de feuilles, mi-discret mi-curieux, comme s’il était indifférent à sa propre découverte.

Des perroquets noirs jouent dans les branches en m’examinant. Suis-je une présence amie ? Je m’arrête pour mieux les voir. Je les appelle doucement, imitant de mon mieux leur piaillement étrange. Mes talents d’imitatrice sont mauvais, et les oiseaux ne sont pas dupes de mon stratagème : autant faire usage de ma voix, puisque je ne sais rien faire d’autre…

perroquets noirs

Je leur chante la première chanson qui me vient à l’esprit, celle qui m’a accompagnée tout le voyage, sous la pluie tropicale, dans les bus ou à pied sur les chemins, « Over the rainbow ». Les oiseaux suspendent leur commentaire pour m’écouter pendant quelques longues secondes magiques d’une conversation inter-espèces surréaliste… Puis finissent par s’évanouir entre les branches.  

au cœur de la forêt en Tasmanie

Éblouie par ce moment de grâce, je reprends ma route, encore plus légère. Le soleil traverse le couvert des branches, la chaleur de cette fin de printemps austral m’enveloppe, j’ai l’impression de marcher en apesanteur sur le sentier, légère au-dessus des flaques de boue, survolant les kilomètres de passerelles fendant la couverture de bruyères de la lande, filant entre les branches, montant et descendant les petits reliefs ondulant entre vallées couvertes de sous-bois et sommets de collines balayés par les vents du littoral qui entrent dans les terres…  

Puis, au sommet de la colline apparaît le bout du monde : une fenêtre sur le bleu indigo d’un océan entier, puissant, rugissant ses vagues écumantes, et quelques oiseaux marins tirant des bords sur un horizon céruléen.  

South Cape Cliffs en Tasmanie
South Cape Cliffs, Southwest Cape Park, Tasmanie.

Je descends presque en courant la dernière pente qui me sépare des terrasses rocheuses dégagées, avec vue plein Sud… Je suis interceptée en vol par la puissance incoercible des fameux vents de l’Antarctique, mais qu’importe ! Je fais face au mythique continent qui se cache derrière l’horizon, bien abrité derrière l’écran quasi impénétrable des quarantièmes rugissants. La vue me coupe littéralement le souffle, et je savoure ma chance de me tenir ici sur ces rochers battus par les masses d’air, mes cheveux dansant un impossible ballet autour de ma tête. J’essaie de faire taire le tournoiement d’idées, d’inspiration, d’envies, de folie qui brouille la pureté de cet instant présent d’une exceptionnelle densité. Je décide de faire quelques selfies-retardateur pour assouvir ma créativité rugissante, avant de trouver cette bulle de calme intérieur où m’isoler et m’élever au cœur de ce chaos éolien, pour en graver intérieurement la quintessence. Je choisis un repli de mon cœur pour conserver cette impression mentale et pouvoir me projeter dans la puissance de cet instant à n’importe quel moment dans le futur, hors du temps, hors du méli-mélo des sentiments et des questionnements, en prise directe avec les éléments.  

Côte Sud de South Cape Bay
Côte Sud, South Cape Bay, Tasmanie

Dans la signification des rêves, les vents symbolisent l’énergie, le flux du temps, l’inspiration des poètes, mais aussi, le changement. Rêver de vents violents peut constituer un message annonçant la venue d’un tournant de vie, d’une évolution ou d’un bouleversement majeur… 

Les vents de l’Antarctique forment une ceinture protectrice du continent Antarctique, en formant des remparts contre les trous de la couche d’ozone ou les bouleversements météorologiques à l’œuvre. La puissance de ces vents conditionne directement les températures du continent Antarctique et de l’Australie. 

aux confins des vents de l'Antarctique

Je me rappellerai toute ma vie de ce moment incroyablement fort où, en apesanteur sur les falaises des antipodes, au bout du monde, j’ai été submergée par la toute-puissance de ces vents… Les vents que je ferais miens, vents de l’inspiration et du changement, annonciateurs d’une évolution personnelle et collective à venir dans un futur très proche. La synchronicité est trop parlante pour passer inaperçue. 

Saurons-nous chevaucher les thermiques pour élever notre niveau de conscience et opérer collectivement le changement de paradigme qui s’impose pour rester maîtres de notre destin ? La réponse est fragmentée en milliards de petites graines en sommeil en chacun de nous, en attente de la prise de conscience collective. Puissent les défis de notre époque les faire germer à temps… 

aux antipodes, en Australie
Elsa Brin d’Azur
Elsa Brin d'Azur, créatrice de voyages, consultante et rédactrice free-lanc

Elsa Brin d’Azur, c’est l’histoire de ma 2ème vie. Je suis (re)née le 11 octobre 2019, au départ d’un voyage solo initiatique de 3 mois, à travers l’Asie et l’Océanie. J’y ai appris comment cultiver la chance et créer des passerelles entre les mondes par l’exploration et les rencontres inspirantes. Aujourd’hui, en tant que créatrice de voyages sur-mesure, accompagnante au changement de vie et rédactrice web, je mets ma vision et mon expérience de 15 ans de voyages hors sentiers battus sur les 5 continents au service de l’accompagnement des voyageurs indépendants en quête de destinations authentiques.

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